mercredi, octobre 11, 2006

Chazal, ou la théorie de la fatwa républicaine

(...) Le Tribunal de Grande Instance de Nanterre, saisi par la présentatrice et son compagnon Philippe Torreton, a ordonné, dans un référé rendu le 7 juillet, la suspension de la diffusion de Derrière l’écran, biographie romancée de Claire Chazal de Sarah Vajda (Pharos/Jacques-Marie Laffont). Motif invoqué par les plaignants : protection de la vie privée et droit à l’image. En attendant le jugement de fond, qui pourrait intervenir en octobre, le livre reste donc interdit à la vente.
On sait que les biographies non autorisées de personnalités – les «BNA», selon l’expression consacrée par les cabinets d’avocats – sont à la mode. S’abreuvant aux mêmes torves mamelles que la presse «trash people», l’exercice suppose un couple immuable : d’un côté un journaliste d’investigation soutenu par un éditeur prêt à en découdre avec les tribunaux civils, de l’autre une personnalité dont l’image publique camouflerait quelques turpitudes appétissantes.
Le problème, précisément, est que le livre de Sarah Vajda n'appartient pas à ce genre de dramaturgie : docteur en littérature, spécialiste des «droites nationales», entrée dans l’arène éditoriale avec une imposante biographie de Maurice Barrès, Sarah Vajda n'a guère le profil d'une échotière ou d'une enquêtrice des milieux télévisuels. L'auteur postule d'ailleurs que la vie de Claire Chazal se révèle particulièrement pauvre en événements saillants : «Claire parut dans la petite lucarne. Voilà toute son épitaphe.» Loin de charrier des révélations sur la vie privée de Claire Chazal, Derrière l’écran se présente d’emblée, sous le prétexte d’être une «biographie romancée, peut-être pas tant que cela, de la directrice de l’Information à TF1», comme un essai littéraire sur la chose télévisuelle, irrigué par les thèses de Guy Debord et Marshall Mac Luhan. Les premières pages s’ouvrent ainsi sur une scène surréelle : Claire Chazal, détrônée par une «Agathe fauve et carnivore», son antithèse parfaite, trouve le réconfort auprès d’un jeune homosexuel, lequel parvient à convaincre la star déchue, lui chantant les grands tubes des années 80, de tourner le film de sa vie. Il est évident que n’importe quel lecteur, arrivé à ce stade de Derrière l’écran, comprendra qu’on navigue ici dans un récit warholien où le vrai ne se distingue plus du faux, et que les fragments de vie privée de Claire Chazal n’ont finalement qu’un statut précaire. La présentatrice est analysée depuis son statut d’icône, le seul qui compte in fine; Claire, à l’instar des Marylin ou des Liz de Warhol, apparaît unique et reproductible à l’infini, une femme factice biglant vers la femme vraie.
Face aux salutaires questions posées par ce livre OVNI, les motifs judiciaires ayant présidé à son interdiction apparaissent dérisoires : la photo de couverture, achetée par l’éditeur à l’agence Gamma, poserait problème puisque Claire Chazal n’en a pas autorisé la publication (le juge se basant sur l’argument hautement discutable que «la personnalité médiatique de la plaignante ne [suffirait] pas à en faire un sujet d’actualité»)... La reproduction d’un poème de Philippe Torreton, sur une vingtaine de lignes, ne répondrait pas aux «exigences légales de la courte citation» et porterait atteinte aux «droits d’auteurs du demandeur»… La référence comique à un titre de vaudeville, Dommage qu’elle soit une putain, pour dépeindre les réactions d’un jeune amoureux éconduit serait injurieux, etc. On le comprend rapidement lorsque l’on se penche sur cette affaire : il y a une disproportion flagrante entre les faits reprochés – et certaines maladresses méritent sans doute d’être sanctionnées – et la gravité de la peine infligée au livre. (...)

On ne répétera jamais assez que l’interdiction d’un livre reste un événement rarissime en France. Que ce soit précisément ce livre-là qui, pour des motifs discutables, subisse la censure judiciaire devrait légitiment susciter un débat. Dans les jours précédant la sortie de Derrière l’écran, le journal Ici Paris, dans un article d’une violence inouïe, réclamait carrément «l’autodafé» pour le livre de Sarah Vajda. Il est attristant de constater que la justice, hélée par la femme-tronc préférée des Français, n’a pas hésité à suivre ce réquisitoire d’un autre âge.

Bruno Deniel-Laurent.

source: http://stalker.hautetfort.com/

Après l'intimidation réussie du ministre de l'Intérieur français sur un éditeur de petite envergure, dont un auteur de moindre envergure encore fit les frais, c'est donc au tour de l'un des écrivains les plus prometteurs, non pas tant par les promesses qu'elle tient que par les serments qu'elle défait et par sa capacité à bâtir des chefs d'oeuvre sur des lieux à priori communs (Amnésie a sa place au rang des miracles littéraires, ne serait ce que pour le dialogue imaginaire entre l'héroïne et Brasillach...), de connaitre les joies de la fatwa républicaine.

Ces derniers temps, il ne fait donc pas bon être du côté des Lettres. L'Image prévaut sur le Verbe, et la liberté d'expression est ainsi sommée de s'arrêter là où déborde la sensibilité exacerbée d'autrui.

On aurait tendance à s'habituer, à force des frasques imbéciles de quelques penseurs auto-proclamés (Redeker et Soral en sont les illustrations les plus récentes), à cet état de fait, à cette lente dégénerescence de la liberté publique au profit des intérêts particuliers.
En l'occurence, ce sont donc le "droit à l'image et le droit à la vie privée" qui viennent d'être invoqués pour porter un énième coup de grâce à la Littérature.
De la part de Sarah Vajda, on ne pouvait attendre autre chose que l'effet secondaire du souffle du Verbe, d'elle pour qui la révélation ne consiste pas à la mise à jour des détritus personnels de son sujet ou à l'exhumation de quelques cadavres dèjà placardés, de l'auteur on ne pouvait espérer que la sublimation du sujet, à priori fort pauvre s'agissant de la madone télévisuelle en question.
Sarah Vajda a eu ce grand tort d'être moins préoccupée par la vie privée de l'icône Chazal -que cette dernière ne répugne pas d'ordinaire à monnayer pour égayer nos mornes saisons estivales-, d'être moins soucieuse de faire chuter une idole de son pied d'estale que de révéler ce que dissimulait l'ensemble monolithique.
Et c'est en réalité tout ce qui est reproché à Sarah Vajda, reconnue coupable d'avoir usé de l'écriture non pour exciter la curiosité imbécile des lecteurs de tabloïds mais pour intégrer déménager l'idole vers un système de représentation auquel Dame Chazal entend demeurer étrangère autant qu'elle souhaite nous en interdire l'accès.

Heureux les imbéciles

Sur France Info, le communiqué tournait en boucle, flattant les oreilles sensibles et excitant des haines confortablement installées.
Au collège Jean Mermoz, dans la région lyonnaise, une adolescente aurait ainsi été lapidée par quatre autres élèves pour ne pas avoir respecté le Ramadan.
Ce matin encore, les présentateurs de france info soutenaient que le Parquet confirmait la thèse d'un acte de violence directement lié au Ramadan. Pour le reste, le conditionnel était de rigueur. La répétition faisant son oeuvre, parfaitement hypnotique, jusqu'à accorder aux errances médiatiques la valeur de l'impératif.

Dans la presse écrite pourtant, des dissonances apparaissent déjà, relèguant le concert radiophonique au rang de rumeur déjà essouflée:

www.liberation.fr/actualite/societe/209806.FR.php

www.lefigaro.fr/france/20061011.FIG000000053_le_ramadan_provoque_des_tensions_a_l_ecole.html

En somme, ce qui était décrit par les uns comme une scène de lapidation d'un autre âge devait pour les autres être considéré comme une violence indifférenciée, voire être reléguée dans la catégorie de la blague potache pour les observateurs les plus guoguenards.
A partir des éléments fournis, la réalité peinait à faire surface, noyée entre un flot de bons sentiments et des vagues houleuses de suspicion générale.


Mais dans cet évènement, seuls les propos du procureur devraient retenir l'attention, non parce qu'ils peuvent nous éclairer sur la réalité des faits, mais sur une réalité plus vaste, celle d'un appareil judiciaire qui affranchit l'accusé de sa responsabilité tout en consacrant la médiocrité de ce dernier.
En effet, pour le procureur Xavier Richaud, "S'il n'est pas impossible que la remarque faite par les collégiens soit en lien avec la rupture du jeûne, les quatre garçons n'ont pas fait preuve d'une conscience politique ou religieuse aiguisée durant leur interrogatoire", tempérant ainsi l'existence du lien entre les actes de violence et le Ramadan.

En droit, les faits sont parfois moins importants que la teneur du raisonnement, raison pour laquelle les faits eux même, qu'il serait en l'espèce péremptoire de vouloir éclaircir à l'heure actuelle au regard du peu d'informations fournies, il s'agit de s'en tenir au seul intangible qui nous est offert à travers les mots de l'homme de loi.
Sur le raisonnement seul, donc, on peut sans trop de peine affirmer que, si l'avis du procureur est suivi lors du procès des quatre collégiens (si tant est qu'il y est procès), il suffira désormais que l'auteur d'une violence à caractère religieux, politique ou ethnique soit un crétin notoire, "sans conscience politique ou religieuse aiguisée", pour que la dite violence rejoigne le lot commun des "incivilités", et perde de fait toute caractérisation.
Car, en considérant sa portée juridique, l'emploi du terme "conscience" par le procureur n'a rien d'anodin. Il augure en effet de la probable consécration d'un nouveau degré d'irresponsabilité en matière d'infractions spécifiques. En effet, si l'argumentation du procureur trouvait un écho favorable dans les prétoires, la problématique juridique pourrait devenir la suivante: à compter de quel seuil d'intelligence un individu est susceptible d'être reconnu responsable d'un crime à caractère religieux ou raciste?
Sera-t-il nécessaire de démontrer la somme de connaissances théologiques ou historiques d'un inculpé pour démontrer sa culpabilité?
Singulière interrogation, dont la réponse pourrait faire la joie de tous les intégrismes, offrant une impunité renouvellée à la conjuration d'imbéciles qui, définitivement, accèderait au bonheur le plus parfait et à l'amnisitie ad vitae eternam.